Quelques jours après son décès le 27 décembre 2023, à l’âge de 98 ans, Jacques Delors est, et restera, un homme politique qui compte dans l’histoire de la construction européenne. Les articles et les commentaires dans les médias ainsi que les messages sur les réseaux sociaux prouvent qu’il ne laisse pas indifférent. Il est temps de replacer son action dans son véritable contexte.

Que Jacques Delors fut un Européen convaincu ne fait aucun doute. Qu’il fut également un homme honnête et droit est admis par l’ensemble de la classe politique européenne. Quelques jours après son décès et l’hommage rendu dans la cour des Invalides à Paris, on peut évaluer son héritage économique et politique. Un petit retour en arrière sur la trajectoire de l’homme est bien utile pour comprendre ce qu’il a laissé.
L’itinéraire d’un homme
Jacques Delors est né en 1925 d’un père encaisseur à la Banque de France et catholique pratiquant. Sa mère travaillait au foyer familial. Il a 25 ans lorsqu’il termine ses études de droit. Il intègre ensuite, lui aussi, la Banque de France où il il commence sa carrière comme rédacteur. Après avoir complété sa formation au Centre d’Etudes Supérieures de Banque (CESB), il occupe les postes de chef de service, puis d’attaché au cabinet du directeur général des titres et du marché monétaire à la Banque de France. Parallèlement, il est militant syndical à la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens (CFTC), puis à la Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT). Ce chrétien, passé par le syndicalisme, s’est retrouvé assez logiquement au Parti Socialiste (PS) où il a soutenu les principes de la social-démocratie. Après un tel parcours, pouvait-il en être autrement ? Il avait pourtant travaillé au côté de Jacques Chaban-Delmas, un pur représentant du gaullisme social, avec lequel il avait élaboré le concept (s’agit-il bien d’un concept ?) de « Nouvelle société ».
A l’époque, la doctrine sociale de l’Eglise catholique était d’actualité. Le concile Vatican II avait relancé les doctrines fondées en 1891 par l’encyclique « Rerum novarum » du Pape Léon XIII et, surtout, par le Pape Pie X en 1931 dans son encyclique « Quadragesimo anno ». Banque de France, catholicisme, militantisme syndical, un cocktail qui l’a conduit à défendre les valeurs du dialogue, de la négociation et du social. Il se situait finalement autour de la social-démocratie et de la démocratie chrétienne.
Un Européen
Pendant plus de trois ans, de mai 1981 à juillet 1984, il occupa le fauteuil de ministre de l’économie et des finances de la France lorsque François Mitterrand était Président. Il appliqua les principaux engagements de campagne électorale du Président élu, mais, dès 1983, il instaura une politique de rigueur économique. En Europe, l’atmosphère était marquée par cette orientation. L’Allemagne, avec un déficit budgétaire important, voyait Helmut Kohl arriver à la Chancellerie avec pour objectif de remettre de l’ordre dans les finances. Il nomma Gerhard Stoltenberg au poste de ministre de l’économie et des finances. Les deux hommes étaient issus de la CDU (l’Union Chrétienne-Démocrate allemande), un parti libéral, conservateur et pro-européen.
C’est en 1985 que Jacques Delors prit les rênes de la Commission européenne, pour 10 ans. Il y imposa sa stature d’homme politique et ses talents de négociateurs. C’est ainsi qu’il fut une cheville ouvrière de l’Acte unique en 1986 qui transforma radicalement la vie de la Communauté européenne et des Européens. Après une décennie 70 bouleversée par des chocs pétroliers successifs, la construction européenne avait besoin d’être relancée. L’Acte unique avait cet objectif en instituant, pour la première fois, des dispositions supranationales. La porte vers un marché unique était ainsi ouverte et, plus tard, vers le Traité de Maastricht, l’euro et une Banque Centrale Européenne (BCE) indépendante.
Le parcours de Jacques Delors explique en grande partie son adhésion à cette idée d’un marché unique européen. Sa formation et son expérience à la Banque de France l’ont mis en adéquation, de plus ou moins bon gré, avec les désiderata allemands de l’époque. Nul doute cependant, que le social dut être un de ses regrets, son passé de syndicaliste parle en ce sens.
Une boîte de Pandore
On aurait bien tord de l’accuser de tous les maux que nous connaissons aujourd’hui. On commettrait un anachronisme tant la situation a évolué. Néanmoins, il a soutenu pleinement le Traité de Maastricht, le préférant même à la candidature à la présidentielle française à laquelle il a renoncé. Après lui, et un peu plus tard la commission fut présidée par Jose Manuel Barroso (2004 – 2014), Jean-Claude Juncker (2014 – 2019) et, actuellement par Ursula von der Leyen (depuis 2019). Tous des libéraux de droite ! Seul Romano Prodi (1999 – 2004) était membre du Parti Socialiste Européen (PSE), un groupe politique du Parlement européen composé de socio-libéraux, de socialistes réformistes et de socialistes.
Pendant toutes ces années, en France et en Allemagne, les présidents et chanceliers furent tous libéraux. Jacques Delors a ouvert une porte vers un monde dans lequel il croyait. Il se pourrait que cette porte soit une boîte de Pandore. La suite de la construction européenne, avec l’apparition de l’Union européenne et sa politique néolibérale, son marché unique, son insertion dans les institutions monétaires et financières internationales, instaure une concurrence déloyale. Les économistes patentés parlent, assez pompeusement, de « distorsions de concurrence ». La réalité est bien plus sombre. En Europe règne le dumping social (niveau des salaires différents, prélèvements sociaux différents) et fiscal (taxation et imposition variables selon les pays). Peut-on imaginer pire marché que celui-ci ? Plus ravageur, plus destructeur, plus inégalitaire et, finalement, assez peu créateur de bien-être pour toutes et tous, au point que l’on a du mal à parler de progrès ? Même la paix, qui était pourtant un objectif prioritaire de l’idée européenne, est aujourd’hui aux portes de l’Europe. Jacques Delors n’est pas responsable de tout évidemment, mais le basculement s’est fait, en Europe, à son époque. Il a laissé une Europe inachevée. Il a dû renoncé à l’harmonisation sociale et fiscale qui fait défaut aujourd’hui. Européen volontariste, il a dû renoncer à beaucoup de ses ambitions pour l’Europe et les Européens. A trop vouloir le compromis par la négociation, on finit par installer un système qui contient, en germes, toutes les perversions. Il est parfois indispensable d’imposer un rapport de force, voire d’ouvrir une crise. C’est aussi de cette manière que l’Europe a progressé.
