17 octobre 2026

La valeur travail a-t-elle un sens ?

Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, était l’invitée des Matins d’été sur France Culture, le 19 juillet. Elle a eu l’occasion de préciser sa pensée sur la valeur travail dont il est si souvent question dans l’actualité.

Le travail, le travail … un mot qui revient très souvent dans les commentaires économiques et politiques ! Que l’on entende un journaliste, un chroniqueur ou un commentateur, le travail serait une « valeur ». Quel sens peut-on donner à ce mot ?

A la question de Quentin Lafay, dans « Les Matins d’été » sur France Culture aujourd’hui : « Est-ce que la valeur travail est un concept qui a du sens ? », Marylise Léon (photo), secrétaire générale de la CFDT a répondu : « Non, je pense que le travail n’est pas une valeur. C’est un cadre dans lequel chacun peut s’épanouir ». Posée en début d’entretien, la question est pourtant fondamentale et aurait supposée quelques développements, au moins un approfondissement. On comprend que l’actualité soit importante et qu’un journaliste souhaite obtenir les réactions de son invitée sur les sujets du jour. Néanmoins, l’utilisation du mot valeur n’est pas anodine.

Manipulation ?

Dès que le mot valeur est employé, la morale n’est pas loin. Il serait ainsi « moral » de travailler. Celles et ceux qui sont au chômage deviennent ipso facto des fainéants, des paresseux, voire des êtres à la moralité élastique. Etonnante signification implicite … parce qu’elle n’est jamais dite de cette manière ! Pourtant, elle est tellement audible bien que silencieuse. Car l’objectif est bien là, inverser la question de l’emploi en en imputant la responsabilité sur les travailleurs et non sur les employeurs. Les victimes deviennent les coupables. Une vraie manipulation ! Il est plus facile d’inverser la charge, mais c’est oublier que les entreprises ont pour rôle de créer de la richesse et toujours plus de richesses. La croissance est à ce prix ! Pour y parvenir, elles ont besoin d’investir et d’embaucher. Le recrutement est à leur initiative. Si elle ne trouve pas le personnel qui leur convient, elles doivent se poser les bonnes questions. Et celles-ci tournent autour des conditions de travail, de la qualité de vie au travail, de l’intérêt du travail et de la rémunération. Marylise Léon est ainsi pleinement dans son rôle de syndicaliste. Cette expression de la valeur travail fait partie de l’argumentaire du modèle néolibéral. Adam Smith au XVIIIème siècle, considéré comme un des tout premiers théoriciens du libéralisme, était un philosophe. Son premier ouvrage s’intitulait « La théorie des sentiments moraux » et ce n’est qu’ensuite qu’il a publié ses « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations ».

Les enjeux

L’emploi de l’expression « valeur travail », dans la mécanique de la croissance, pose également des questions beaucoup plus larges.
Dans sa dimension sociétale, le travail a, pendant longtemps, modelé la vie. Les femmes et les hommes consacraient plus de temps au travail qu’à leur vie personnelle et familiale. Les dizaines d’années de progression du chômage (depuis les années 70 et 80) ont modifié la perception du travail ainsi que les attentes de la population en âge de travailler. Les réformes du marché du travail (35 heures, flexibilisation, …) ont elles aussi concouru à transformer l’approche du travail1. Le télétravail, pendant les confinements dus à la COVID, a achevé la tâche. L’approche est désormais plus exigeante de la part des personnes qui exercent un métier dans le cadre d’une entreprise. Elles souhaitent consacrer une partie de leur temps à leur travail dans l’ensemble d’une vie dans laquelle elles veulent trouver un équilibre et, surtout, un véritable sens. Le travail n’est effectivement pas une valeur, encore moins une valeur morale. Il est une des activités de la vie où l’on recherche un épanouissement et la réalisation de soi. Même Marx n’a pas retenu le concept de « valeur travail ». Pour lui, la marchandise est valeur car elle contient du travail accumulé.
Ce qui nous amène à la croissance et à l’environnement. Le travail est nécessaire à la production. Le mode de production que nous connaissons repose sur une croissance de plus en plus grande des richesses. Sauf que pour y parvenir, il faut des ressources qui sont naturellement limitées. Dès lors, la mécanique est dans l’impasse. On le sait depuis au moins 50 ans avec la parution du rapport Meadows « Halte à la croissance » (1972). C’est désormais notre planète que nous abimons, c’est à dire les conditions de vie des êtres humains sur terre.

Il est ainsi urgent de changer de modèle.

(1) Voir à ce sujet les travaux de Dominique Méda, philosophe et sociologue française.